« J’aimais à retrouver son image dans les tableaux et dans des livres, mais ces œuvres d’art étaient bien différentes—du moins pendant les premières années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à des harmonies plus subtiles—de celles où la lune me paraîtrait belle aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors. C’était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre où elle découpe nettement sur le ciel une faucille d’argent, de ces œuvres naïvement incomplètes comme était mes propres impressions et que les sœurs de ma grand-mère s’indignaient de me voir aimer. Elles pensaient qu’on doit mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve de goût en aimant d’abord, les œuvres que, parvenu à la maturité, on admire définitivement. C’est sans doute qu’elles se figuraient les mérites esthétiques comme des objets matériels qu’un œil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir sans avoir eu besoin d’en mûrir lentement des équivalents dans son propre cœur. » (191-2)
Le rôle de l’art, en tant de créateur de l’esthétique, fonctionne d’une manière double. L’art n’est pas capable de reconstruire l’impression d’un instant bien qu’il paraisse capable de rafraîchir la beauté d’une chose. Ce qui manque, dans une œuvre d’art, est le rapport entre spectateur singulier et la chose. L’art nous oblige d’assumer une perspective fixe à la place de notre propre perspective. Selon Proust, cette obligation a un élément pédagogique qui se manifeste en Bloch. La capacité de voir la beauté est une chose innée mais l’art la raffine. La capacité de voir la beauté du monde et la capacité de voire la beauté artistique sont deux compétences distinctes. Le goût ne paraît pas subjectif dans le domaine artistique ; la famille de Marcel cherche à lui faire croire qu’il y a des œuvres qui sont définitivement bonnes. Marcel résiste cette notion de beauté. Il compare ses propres impressions de la lune à celles des œuvres de Saintine et de Gleyre. Il indique l’hypocrise de cette idée de l’art, défiant la croyance que les êtres humains ont une perspective complète. La lune, comme voyait le petit Marcel, ressemble parfaitement aux œuvres « incomplètes ». Ces œuvres sont donc une présentation fidèle du regard humain. Les œuvres naïves semblent faire un retour au regard inné. Il y a une tension entre la beauté vue d’une perspective connaisseuse de l’art et la beauté vue d’une perspective naïve. Proust traite les deux perspectives comme ayant des valeurs équivalentes. Il décrit l’attente qu’on apprend à acquérir un goût conformiste au lieu de développer notre propre goût, cette maturation « des équivalents dans son propre cœur » dont écrit Proust. Proust me semble proposer un juste milieu entre la perspective conformiste et la perspective naïve; c’est une forme d’impressionnisme qui utilise une connaissance de l’art mais qui ne fonctionne pas d’une manière conformiste.
C’est une digression peut-être, mais le passage en haut de la page m’a fait penser au tableau de Mark Tansey qui s’appelle « The Innocent Eye Test ». L’idée est de voir si une vache soit capable de distinguer entre la réalité et un tableau réaliste. La vache, incapable d’avoir une notion de l’art, est capable de juger la fidélité du tableau à la réalité. Le tableau de Tansey est une mise en question de la valeur de l’art réaliste parce que sa plus grande ambition est de servir comme une copie de la réalité. L’artiste réaliste cherche à s’éloigner totalement de ses propres impressions.
