La Nausée – 13 à 66

La Nausée pose quelques problèmes quant à la temporalité du récit. Dès le commencement du texte, le roman ressemble à un journal. Ce cadre journalier donne l’illusion d’un présent parce que les journaux décrivent les événements récents. Il s’agit d’une illusion car des journaux gardent une perspective rétrospective. Peut-être cela paraît problématique mais il y a toujours la nécessité de raconter un événement dans un journal. Ce que le journal décrit est donc le passé mais il est un passé récent. Le narrateur du roman me semble faire l’épreuve d’écrire du vrai présent. Dans le « feuillet sans date », Roquentin explique sa volonté de présenter la réalité telle qu’elle est : présent et neutre. Évidemment, ce désir résiste l’esprit humain qui tente de catégoriser le monde. Le narrateur fait face à ce dilemme en décrivant la bouteille d’encre : « Eh bien, c’est un parallélépipède rectangle, il se détache sur—c’est idiot, il n’y a rien à en dire. Voilà ce qu’il faut éviter, il ne faut pas mettre de l’étrange où il n’y a rien. Je pense que c’est le danger si l’on tient un journal : on s’exagère tout, on est aux aguets, on force continuellement la vérité. » (13) Le narrateur se concerne au problème de sélection des détails.

Même la préoccupation de Roquentin à la distinction entre vivre et raconter est le résultat de l’écart entre le passé et le présent. Chaque fois qu’on raconte, on choisit les détails disponibles selon une notion de continuité. Comme disais Roquentin : « Et en réalité c’est par la fin qu’on a commencé. Elle est là, invisible et présente, c’est elle qui donne à ces quelques mots la pompe et la valeur d’un commencement. » (65) La vraie vie manque une fin fixe. Alors, il est impossible de vraiment raconter la vie en même temps qu’on le vit. Même les journaux choisissent les détails en essayant d’expliquer l’origine d’un événement. Roquentin traite la tendance de raconter comme une caractéristique humaine :

« Voici ce que j’ai pensé : pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. C’est ce qui dupe les gens : un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. Mais il faut choisir : vivre ou raconter. » (64)

L’avenir est entièrement fictif mais la valeur de la vie vient de l’avenir. Ce paradoxe se voit quand Roquentin décrit comment une aventure est construite. Le désir de donner le sens d’un récit fictionnel à la vraie vie produit l’aventure. L’aventure est un événement de la vie qu’on décrit comme une histoire. L’aventure nécessite une fin, quoiqu’elle soit.

 « La phrase est jetée négligemment, elle a l’air superflue ; mais nous ne nous y laissons pas prendre et nous la mettons de côté : c’est un renseignement dont nous comprendrons la valeur par la suite. Et nous avons le sentiment que le héros a vécu tous les détails de cette nuit comme des annonciations, comme des promesses, ou même qu’il vivait seulement ceux qui étaient des promesses, aveugle et sourd pour tout ce qui n’annonçait pas l’aventure. Nous oublions que l’avenir n’était pas encore là ; le type se promenait dans une nuit sans présages, qui lui offrait pêle-mêle ses richesses monotones et il ne choisissait pas. » (65-66)

Le problème philosophique de raconter est donc l’incapacité de vivre car une raconte a besoin d’un avenir. L’avenir est toujours imaginé, en n’étant pas certain. L’expérience du présent est secondaire à une chose imaginée. Pour raconter sa propre vie, on centre la vie selon une fiction (l’avenir). La vie racontée diverge donc de la réalité. De plus grave, la vie manque de la valeur si la valeur doit être produite par l’avenir. Si on attribue la valeur de la vie à une fin imaginée, la vie sera sans une valeur réelle et immédiate.

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