La Nausée – 66 à 106

C’est une lecture au contre-sens du roman, mais je veux discuter l’existence des associations significatives ou symboliques dans le roman, en utilisant l’apparence des violettes. J’ai remarqué la réapparition des violettes au fil du texte et leur rapport à la dégradation des personnages. Quoique le narrateur insiste sur le fait que le monde manque de la signification, il y a néanmoins la récurrence des motifs. Je pense que la fonction double du narrateur (docteur/patient) empêche qu’il reconnaisse ses propres associations liées aux choses. Les violettes, sans faire une distinction entre la couleur et les fleurs, me semblent associées à la pourriture. Il s’agit d’une association et non pas d’un signe ou d’un symbole car il n’y a pas de signification au fond de chaque chose. Je trouve au roman une tension entre la volonté du narrateur de reconnaître l’absence du sens dans la vie et sa propre tendance de créer des associations assez significatives. Il explique son projet d’écriture : « Je n’ai pas besoin de faire des phrases. J’écris pour tirer au clair certaines circonstances. Se méfier de la littérature. Il faut écrire au courant de la plume ; sans chercher des mots. » (87) Cette stratégie me rappelle la méthode d’association libre de la psychanalyse. Malgré sa frustration que les mots ne se lient pas à une vraie chose, il ne se concerne pas à la tendance des mots de créer des significations imprévues.

Voici quelques citations avec des violettes, soit une couleur soit une fleur :

« La caissière est à son comptoir. Je la connais bien : elle est rousse comme moi ; elle a une maladie dans le ventre. Elle pourrit doucement sous ses jupes avec un sourire mélancolique, semblable à l’odeur de violette que dégagent parfois les corps en décomposition. » (86)

 « Nous étions trois soldats et l’un de nous avait un trou au milieu de la figure. Maurice Barrès s’est approché et nous a dit : « C’est bien ! » et il a donné à chacun un petit bouquet de violettes. « Je ne sais pas où le mettre », a dit le soldat à la tête trouée. Alors Maurice Barrès a dit : « Il faut le mettre au milieu du trou que vous avez dans la tête. » » (91)

« Elle doit lutter patiemment devant les miroirs pour sauver son visage : ce n’est pas coquetterie ni crainte de vieillir ; elle veut rester comme elle est, tout juste comme elle est. C’est peut-être ce que je préférais en elle, cette fidélité puissante et sévère au moindre trait de son image.

Les lettres fermes de l’adresse, tracées à l’encre violette (elle n’a pas changé d’encre non plus) brillent encore un peu. » (92)

Le tout petit détail qui m’intéresse dans les trois citations est le mot féminin « violette ». La couleur rappelle toujours la fleur car on n’a pas besoin de faire une distinction entre violet et violette. Même les bretelles plus tôt sont presque « violettes » (38). De la même façon, les contusions de Barrès sont comme « les pétales des violettes » (91). Les contusions, par conséquent, se trouve entre bleues (le mot plus employé quant aux contusions) et violettes (l’apparence qui ressemble aux fleurs). Le narrateur revient au problème de la distinction entre bleu et violet sans s’y rendre compte. La métaphore donc paraît capable de surmonter l’écart de signification entre les deux couleurs. La métaphore contourne le procès de la catégorisation. Cette capacité à contourner les limites des mots individuels problématise comment le narrateur se méfie de la littérature.

On voit donc deux manières dont le narrateur ignore les associations créées entre des mots. Il ne discute pas le rapport entre son rêve des soldats et sa reconnaissance de la couleur d’encre d’Anny bien que « violette » apparaissent plusieurs fois dans les deux pages. La littérature, qui peut examiner des liaisons entre des mots, ne plaît pas le narrateur. Peut-être ces liaisons sont artificielles ou trop divorcer de la réalité.

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