La Nausée – 106 à 180

L’existence, définie par Sartre, est matérielle au fond. La fonction des pensées est supplémentaire à l’existence qui décrit une matérialité au présent. L’existence des objets consiste de leur matérialité mais l’existence des êtres humains est à la fois matérielle et pensive. Sartre résiste une idée de l’existence qui est dualiste ou solipsiste. Les pensées restent un aspect intégral de l’existence humaine mais il problématise l’existence définie par Descartes. Les pensées ne sont pas suffisantes pour construire une existence. L’existence sartrienne est plus matérielle et moins solipsiste. Roquentin ne doute pas qui les objets soient réels quant à leur matérialité. Ce qui trouble la réalité d’une chose est la pensée qui s’y attache. Ce n’est pas à dire que les pensées ne sont pas essentielles à l’existence, mais elles se concernent plutôt à une éthique de l’existence que l’existence en soi. La pensée approfondit l’existence mais elle ne la constitue pas. L’existence n’exige qu’une présence : une chose doit être matérielle et présente.

La question de la matérialité de l’existence est celle qui empêche que le passé soit considéré comme existant. Quand Roquentin pense à la petite Lucienne qui a été étranglée, il reconnaît que la pensée est intégrale à l’existence d’un être humain : « Son corps existe encore, sa chair meurtrie. Elle n’existe plus. Ses mains. Elle n’existe plus. » (146) L’existence humaine est double : elle consiste d’un corps et d’un esprit. Lucienne est l’inverse de Rollebon. Elle, en étant morte, n’existe mais son corps existe. La perte de la conscience est le moment où on cesse d’être un être humain. Rollebon, cependant, existe à cause de la recherche que Roquentin fait, mais il n’a pas de corps. Rollebon, lui aussi, n’existe pas. Roquentin considère la non-existence de Rollebon : « M. Rollebon était mon associé : il avait besoin de moi pour être et j’avais besoin de lui pour ne pas sentir mon être. Moi, je fournissais la matière brute, cette matière dont j’avais à revendre, dont je ne savais que faire : l’existence, mon existence. » (143) La « matière » dont parle Roquentin inclut également les pensées et la réalité corporelle, mais il décrit plus tard que son corps indique son existence : « La chose, qui attendait, s’est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j’en suis plein. – Ce n’est rien : la Chose, c’est moi. L’existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J’existe. » (143) Même les sensations de l’existence sont hors de Roquentin en même temps qu’elles le pénètrent. L’existence n’est pas donc entièrement individuelle. Elle consiste de l’individu et le monde qui l’entoure. Pour qu’on puisse exister comme un être humain, il nous faut un corps et également des pensées.

Cette insistance sur l’union du corps et de l’esprit résiste les définitions de l’existence qui ignore les pensées ou le corps. Sartre critique l’idée de Descartes, cogito ergo sum, parce que les pensées en soi ne peuvent pas construire l’existence. Il fait référence à l’idée cartésienne mais d’une manière moins solipsiste et moins maitrisée :

« Ma pensée, c’est moi : voilà pourquoi je ne peux pas m’arrêter. J’existe parce que je pense…et je ne peux pas m’empêcher de penser. En ce moment même – c’est affreux – si j’existe, c’est parce que j’ai horreur d’exister. C’est moi, c’est moi qui me tire du néant auquel j’aspire : la haine, le dégoût d’exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m’enfoncer dans l’existence. Les pensées naissent par-derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête…si je cède, elles vont venir là devant, entre mes yeux—et je cède toujours, la pensée grossit, grossit et voilà, l’immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence. » (145)

L’incapacité du narrateur à maitriser son corps et ses pensées trouble l’idée de Descartes que les pensées de l’individu sont la seule chose sur laquelle on peut fonder une conception du monde. Le corps et les pensées de Roquentin sont également en flux. Ni l’un ni l’autre ne puisse suffisamment construire son existence. Le narrateur est autosuffisant quant à son existence, parce que ses pensées lui donnent une existence au-delà de celle d’un objet. Malheureusement, il n’arrive pas à s’arrêter de penser, donc l’existence et les pensées ne sont pas un choix. Il est essentiel qu’il ne puisse pas contrôler ses pensées parce que la philosophie de Descartes nécessite qu’on maitrise nos propres pensées. La pensée cesse d’être une façon fiable de définir l’existence. Les concepts ne peuvent pas exister parce qu’ils fonctionnent plutôt comme un divertissement. Ça se voit quand Roquentin décrit sa désillusion quant à son livre sur Rollebon :

« Il se tenait en face de moi, et s’était emparé de ma vie pour me représenter la sienne. Je ne m’apercevais plus que j’existais, je n’existais plus en moi, mais en lui ; c’est pour lui que je mangeais, pour lui que je respirais, chacun de mes mouvements avait son sens au-dehors, là, juste en face de moi, en lui ; je ne voyais plus ma main qui traçait les lettres sur le papier, ni même la phrase que j’avais écrite – mais, derrière, au-delà du papier, je voyais le marquis qui avait réclamé ce geste, dont ce geste prolongeait, consolidait l’existence. Je n’étais qu’un moyen de le faire vivre, il était ma raison d’être, il m’avait délivré de moi. » (143)

Les pensées qui contribuent à l’existence sont une perception plutôt qu’une conception. Elles sont donc liées à l’existence. L’effort de Roquentin d’écrire sur Rollebon est problématique parce qu’il n’a qu’un concept de Rollebon. Il y a toujours un écart entre Rollebon qui existait et l’idée de Rollebon. Pour Roquentin, il serait mieux de penser seulement à sa propre existence pour lier sa conscience à sa matérialité.

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