La Nausée est la conséquence de l’union du conceptuel à l’existant chez l’être humain. Ce qui pose des problèmes est que le désir de lier le concept d’une chose à elle-même. Sartre distingue entre le monde de l’existence (un peu comme le monde sensible de Platon) et le monde des concepts (comme le monde intelligible) :
« Je compris qu’il n’y avait pas de milieu entre l’inexistence et cette abondance pâmée. Si l’on existait, il fallait exister jusque-là, jusqu’à la moisissure, à la boursouflure, à l’obscénité. Dans un autre monde, les cercles, les airs de musique gardent leurs lignes pures et rigides. Mais l’existence est un fléchissement. » (182)
Le problème de Roquentin est que l’existence, telle qu’elle est, échappe à l’intelligibilité. On peut utiliser et toucher l’existence, mais on ne peut l’attraper d’une manière intellectuelle. L’existence est un fléchissement parce qu’elle est mutable. Cette mutabilité empêche qu’il y ait un milieu entre ces deux mondes. Je me demande pourquoi l’être humain n’est pas considéré ce milieu pour Sartre. En étant des êtres-existants qui emploient des concepts et des mots, les êtres humains me semblent ce milieu. Mais Roquentin se trouve à l’abîme entre les deux. Il est intéressant que Roquentin n’accepte pas la relativité. La généralité des concepts et la spécificité de l’existence lui paraissent également répulsives, mais il pense que l’écart entre les deux est irréconciliable. L’incapacité à résoudre l’écart est que l’existence est inexplicable :
« Un cercle n’est pas absurde, il s’explique très bien par la rotation d’un segment de droite autour d’une de ses extrémités. Mais aussi un cercle n’existe pas. Cette racine, au contraire, existait dans la mesure où je ne pouvais pas l’expliquer. Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m’emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence. J’avais beau me répéter : « C’est une racine » — ça ne prenait plus. Je voyais bien qu’on ne pouvait pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque, à cet aspect huileux, calleux, entêté. La fonction n’expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c’était qu’une racine, mais pas de tout celle-ci. » (184)
L’idée de trop est l’élément fuyant d’une chose-existante, cette incapacité à être expliquée. Le trop échappe à la catégorisation et ne peut être retenir. Les comparaisons entre des choses sont toujours insuffisantes parce que l’individualité de la chose-existante résiste les schémas. Roquentin est bien capable de décrire des choses mais il ne peut ni les définir ni les expliquer. C’est ça, le problème :
« De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchais-je à compter les marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celles des platanes : chacun d’eux s’échappait des relations où je cherchais à l’enfermer, s’isolait, débordait. » (183)
La nausée est donc un terme intéressant quant à ses associations au mouvement. Il s’agit d’un malaise semblable à ce de mal des transports. Peut-être la nausée est donc un aspect de la condition humaine parce qu’on cherche à se situer entre ces deux mondes (le monde des concepts et le monde de l’existence). L’être humain est existant et conceptuel en même temps. J’emprunte l’idée du ludion à Francis Ponge, mais je pense que l’existence sartrienne élargir le problème du ludion. Les choses aussi sont une sorte de ludion, bien que cela soit à cause des êtres humains. L’idée de l’existence comme « la pâte même des choses » trouble l’existence des choses. Les choses finissent par être des phénomènes de l’existence plutôt qu’existantes. Les choses sont demi-conceptuelles demi-existantes à cause des êtres humains. On voit donc un transfert de la condition humaine aux choses que Roquentin résiste :
« Même quand je regardais les choses, j’étais à cent lieues de songer qu’elles existaient : elles m’apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d’outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout se passait à la surface. Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurais répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour : l’existence s’était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l’existence. » (182)