La Nausée – 218 à 250

Le rôle de l’art dans La Nausée me semble la résolution entre le conceptuel et l’existant. L’art permet à l’individu de justifier son existence. Tout le long du roman/journal, Roquentin fait face à l’abîme entre les idées humaines et la grande existence. Il paraît reconnaître enfin l’origine de son appréciation de la chanson. Il attribue la valeur de la chanson à sa non-existence. Ce que la chanson fait est une organisation de l’existence. Je vais expliquer un peu comment cette organisation fonctionne au texte. Roquentin reconnaît que la chanson manque de l’existence matérielle. Elle est donc incapable à vraiment exister, bien qu’elle possède des effets sensoriels comme des choses-existantes. La chanson existe à travers ses effets sur des choses-existantes : ses vibrations. Les vibrations structurent les choses-existantes autour de Roquentin. La chanson est une harmonie du disque, de l’air, et de l’aiguille. Elle est donc une synthèse parfaite de l’existence. Roquentin utilise « être » pour parler de cet état qui est à la fois non-existant et sensoriel, quand il parle de la chanson :

« Elle n’existe pas. C’en est même agaçant ; si je me levais, si j’arrachais ce disque du plateau qui le supporte et si je le cassais en deux, je ne l’atteindrais pas, elle. Elle est au-delà—toujours au-delà de quelque chose, d’une voix, d’une note de violon. À travers des épaisseurs et des épaisseurs d’existence, elle se dévoile, mince et ferme et, quand on veut la saisir, on ne rencontre que des existants, on bute sur des existants dépourvus de sens. Elle est derrière eux : je ne l’entends même pas, j’entends des sons, des vibrations de l’air qui la dévoilent. Elle n’existe pas, puisqu’elle n’a rien de trop : c’est tout le reste qui est trop par rapport à elle. Elle est. » (245-6)

Le roman de Roquentin donc semble être le produit d’une volonté de créer une version de lui-même qui échapper à l’existence. Le roman cherche à solidifier Antoine Roquentin, pas comme un existant mais presque comme une idée. Il reconnaît l’insignifiance de son existence, en réfléchissent :

« À présent, quand je dis « je », ça me semble creux. Je n’arrive plus très bien à me sentir, tellement je suis oublié. Tout ce qui reste du réel, en moi, c’est de l’existence qui se sent exister. Je bâille doucement, longuement. Personne. Pour personne, Antoine Roquentin n’existe. Ça m’amuse. Et qu’est-ce que c’est que ça, Antoine Roquentin ? C’est de l’abstrait. Un pâle petit souvenir de moi vacille dans ma conscience. Antoine Roquentin… Et soudain le Je pâlit, pâlit et c’en est fait, il s’éteint. » (239)

Il n’est pas étonnant que Roquentin se concerne au pronom « je » qui est peut-être un des mots les plus ambigus du français. « Je » n’a pas de référent fixe. Le mot ne fonctionne que d’une manière relationnelle. Il établit le locuteur par rapport au destinataire ou il établit un sujet par rapport aux objets. Le mot manque même des éléments descriptifs dont constituent des adjectifs et des noms. Néanmoins, il pense à l’arbitraire de son propre nom aussi. Bien que « Antoine Roquentin » fait référence à lui, le nom n’a pas de signification innée. L’intérêt de Roquentin au roman donc semble un effort de récupérer son être : cet état entre l’existence et l’abstrait. Le roman est l’inverse de la chanson, mais tout les deux servent à unir les deux cotés de l’être humain. La chanson est la réalisation matérielle d’un concept, et le roman est la réalisation conceptuelle d’une existence. Roquentin cherche à réaliser sa vie au-delà de l’existence :

« Si j’étais sûr d’avoir du talent… Mais jamais—jamais je n’ai rien écrit de ce genre ; des articles historiques, oui, — et encore. Un livre. Un roman. Et il y aurait des gens que liraient ce roman et qui diraient : « C’est Antoine Roquentin qui l’a écrit, c’était un type roux qui traînait dans les cafés », et ils penseraient à ma vie comme je pense à celle de cette Négresse : comme à quelque chose de précieux et d’à moitié légendaire. » (250)

Cette union est quasi-fictive ; le roman omet de certains aspects de la vie. Cette fiction n’empêche pas que le roman développe une valeur de cette union. La valeur vient de ce manque de vraie création : « Je sais très bien que je ne veux rien faire : faire quelque chose, c’est créer de l’existence—et il y a bien assez d’existence comme ça. » (243) Elle ne participe pas à la perpétuation de l’existence, parce qu’elle n’est pas forcément réelle. La fin du journal (qui est effectivement le commencement du roman) ne pose pas de problème : « La nuit tombe. Au premier étage de l’hôtel Printania deux fenêtres viennent de s’éclairer. Le chantier de la Nouvelle Gare sent fortement le bois humide : demain il pleuvra sur Bouville. » (250) En réalité, Roquentin ne peut pas deviner qu’il va pleuvoir en sentant le bois humide, mais la forme romanesque lui permet de lier les deux phénomènes. Le roman unit les phénomènes mais aussi les événements : le bois humide du passé peut bien indiquer la pluie de l’avenir, malgré l’inversion de l’ordre des événements. La chanson et le roman ne peuvent pas être de trop parce qu’ils omettent des détails transitoires ou arbitraires. Ils finissent donc d’avoir une continuité du sens et une union du sens, soit sensorielle soit significative.

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