Emma paraît fantomatique vers la fin du texte. Le dédoublement d’Emma, entre les contenus de sa personne et de l’apparence qu’elle présente, crée une dimension demi-morte. Car elle commence à ne s’intéresser qu’aux apparences de sa vie. La saisie de la maison fonctionne comme un point d’appui où sa chute devient inévitable. Les mots que Flaubert a choisis ont un registre funèbre. Toute possession d’Emma s’étend devant l’huissier et les témoins comme une charogne devant des vautours. Emma vit à travers ses affaires matérielles ; leur perte égale une perte de l’identité construite d’Emma. Flaubert crée un lien fort entre les objets et la vie d’Emma, en décrivant le procès-verbal de la saisie : « Ils examinèrent ses robes, le linge, le cabinet de toilette ; et son existence, jusque dans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que l’on autopsie, étalée tout du long aux regards de ces trois hommes. » (384) Les hommes sont habillés également d’une manière funèbre, comme M. Hareng qui porte « un mince habit noir, en cravate blanche, et portant des sous-pieds forts tendus… » (385). Quand Justin la regarde plus tard avant qu’elle obtienne de l’arsenic, il l’admire en tant qu’une apparition : « Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantôme. » (406)
Il y a une partie intégrale de l’esprit d’Emma qui se perd au fur et à mesure du texte. Je pensais encore au choix de Flaubert d’avoir écrit « elle s’abandonna » après la séduction de Rodolphe. Il faut y réfléchir plus. Il est évident que ce moment il y a un abandon, mais en quoi consiste-t-il ? Des principes, j’en suis sûre, mais elle abandonne une vision du monde aussi. Sa relation avec Rodolphe est un sacrifice de son idée de l’amour, parce que la relation n’est que superficielle. Elle devient consciente qu’elle ne peut pas avoir une relation romantique qui satisfait ses attentes romanesques et la vraie vie.
Charles, cependant, l’aime d’une manière utile mais ennuyeuse. Je ne veux pas dire que Emma aime Charles, mais elle ne réussit jamais de le haïr. Ce qu’elle déteste de Charles est un manque esthétique ou romanesque. Elle ne peut pas le haïr que sa surface. Elle critique ses habits, ses habitudes, son apparence, etc., mais elle n’arrive jamais à haïr les contenus de l’esprit de Charles. Avant qu’elle rencontre Rodolphe, elle a déjà cette frustration : « Elle aurait voulu que Charles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s’en venger. » (170) En se mariant, Emma dédouble son idée de l’amour. On ne peut pas dire que Charles fonctionne comme un mauvais mari ; il est un bon homme bien qu’il soit très médiocre.
L’abandon d’Emma pourrait être lu donc comme une résignation d’être unie. Elle sépare les espérances romanesques de la vie conjugale. Elle commence à mener une vie double, mais son problème d’argent met une fin à cette distinction. Elle ignore les conséquences de sa vie esthétique sur la réalité. Elle refuse sa vie réelle sans se rendre compte que sa vie esthétique nécessite des ressources. La mort d’Emma par l’arsenic est donc sa deuxième mort. Elle manque déjà les contenus de son esprit, en étant déjà obligée de vivre comme un spectre, en tant que femme mariée, visible mais incapable d’agir. Quand Charles se demande pourquoi elle se suicide et elle répond « il le fallait », elle ne cherche qu’achever sa mort pour qu’elle puisse être une mort complète.